Lutte LIP... la places des femmes

jeudi 24 avril 2014
par Ouebemasteur

Intervention d’Annick Coupé – Union syndicale Solidaires

Rencontre Besançon le 16 novembre 2013 LIP, 40 ans après

Intervention sur les luttes des femmes et place des femmes dans la lutte de Lip Annick Coupé – Union syndicale Solidaires

Je commencerais par vous lire un extrait d’un texte de Monique, militante syndicale engagée dans la lutte de Lip.

« Et puis il y a eu Lip, notre grande et merveilleuse lutte de Lip.

Au début, il m’a semblé qu’il ne subsistait aucune ségrégation.. Toutes les forces vives étaient sollicitées et je me suis activée, en toute liberté, aux tâches que je choisissais. Et j’étais si heureuse, si libre, que j’en ai oublié les difficultés de ma vie passée. J’ai oublié comment, seule, j’ai élevé ma fille, malgré tous les affronts, tous les ennuis que doit supporter une femme divorcée.

Lorsque les journalistes me questionnaient en juin ou juillet 73 : « En tant que femme, quels sont tes problèmes ? », je leur riais au nez, affirmant « qu’ici », nous n’en avions pas.

Ce fut vrai un temps.

Certes, pour un observateur critique, c’était plutôt les femmes qui balayaient ( par habitude), elles qui gardaient plus volontiers les gosses pour permettre à leur mari de participer aux réunions, mais tout de même, je crois que nous avons vécu une période où l’égalité était possible.

Libres et heureuses pour la plupart, nous n’avons pas pensé à celles qui l’étaient moins. Nous n’avons pas vraiment fait ce qu’il fallait pour créer une crèche ou garder les enfants de celles qui voulaient partir en meeting plusieurs jours.

Je refuse cependant de n’accuser que les femmes de cette négligence, les hommes n’ont-ils donc pas d’enfants ? pas de femme ? pas de sœur ?

Je me souviens que c’est au Comité d’action que nous avons pu le mieux nous exprimer. Nous y étions parfois plus nombreuses que les hommes et, pour la première fois, nous pouvions donner notre avis sur des questions autres que les enfants, le foyer ou la couture, tous ces rôles qu’on nous colle habituellement.

Nous défendions notre emploi et par la suite, les discussions sont devenues plus profondes, plus politiques, toujours aussi passionnantes.

J’ai tenu des meetings, comme les autres, j’allais dire comme les hommes ! _ Nous avons parcouru toute la France, pris la parole ! Nous étions citoyennes à part entière.

Mais vint une époque où il n’était plus besoin de faire toutes ces choses : la lutte se situait à un niveau presque uniquement syndical et politique. Les hommes ont alors tenté de reconquérir leur Pouvoir. On a bien mis quelques femmes dans les commissions mais les vieilles structures ont réapparu.

Nous les femmes, nous nous sommes senties dépossédées de notre lutte. Nous avons éprouvé le besoin de nous réunir entre nous ; nous nous posons des questions : en quoi les hommes sont-ils plus capables que nous pour réfléchir à ces situations que nous connaissons autant qu’eux ? Pourquoi le salaire de la femme mariée est-il considéré comme un salaire d’appoint ?

J’observe ces syndicalistes masculins qui prônent leur politique de progrès, qui parlent de participation des femmes parce que le terme est à la mode, ces hommes qui veulent du changement et disent : « Avec la droite au pouvoir, çà ne va pas bien en France, on devrait essayer la gauche ».

Comment se fait-il qu’il ne s’en trouve pas pour dire : « Avec les hommes qui gouvernent à tous les échelons, çà ne va pas, si on laissait faire les femmes ? ». Je suis sûre que cette idée les faire rire, ils la prennent pour une boutade, leur rire ne masque t-il pas un brin de peur ? La peur de perdre leur pouvoir ? Et les femmes qui rient, n’est ce pas parce qu’elles ont des opinions préconçues ? Nous avons tous des idées inculquées, qu’on soit homme ou femme.

Par exemple, on m’avait toujours laissé entendre : un homme, c’est fort et courageux, et j‘y croyais. Mais lors de l’envahissement de notre usine par les CRS, j’ai vu des hommes que je tenais pour des lutteurs avoir peur, refuser tout affrontement. J’ai été déçue et j’ai eu du mal à l’admettre. Je les ai mal jugés et puis j’ai réfléchi : l’homme n’a pas de raison d’être plus courageux que la femme, de même que, dans un autre ordre d’idée, la femme n’a pas de raison d’aimer mieux faire le ménage que l’homme… » (Extraits d’une brochure « Lip au féminin » publié par le PSU.)

La lutte des Lip pose clairement la question de la place des femmes dans le travail et dans le syndicalisme. A Lip, les femmes représentaient 50 % des salarié-es. Elles ont du faire face aux inégalités du monde du travail et dans la famille. Leur participation à la lutte va rendre visibles ces inégalités et ces discriminations, sur lesquelles il y avait une grande invisibilité, intériorisée y compris par les femmes.

Ces contradictions vont se poser sur les inégalités salariales au sein de l’usine, les tensions familiales liées à leur participation à la lutte, la place dans le syndicat. Au-delà de chaque question spécifique, il y a une question sous-jacente qui est celle de l’autonomie des femmes, de leur droit à un vrai salaire, à des qualifications reconnues à leur juste valeur, et aussi à une retraite décente… Sans cela, les femmes ne peuvent être des sujets autonomes, elles restent dépendantes d’un mari, d’un compagnon, ou d’un père…

Ces questions vont être progressivement posées par les femmes de Lip, à travers leur implication dans la lutte et dans le processus de reprise de la production des montres.

Il est intéressant de rappeler, qu’au-delà de Lip, dans cette période, il y a eu d’autres conflits avec reprise de la production dans des usines de confection où les femmes étaient majoritaires. Ces luttes sont moins connues et ont laissé moins de traces dans l’histoire mais elles sont aussi intéressantes à double titre : la reprise de la production, ce qui montre que c’était bien une question qui traversait le mouvement syndical au-delà des seuls Lip ; mais aussi la participation des femmes à ces luttes et à travers cela la question des inégalités au travail, voire dans le syndicalisme et plus globalement dans la société.

La lutte des PIL (chemiserie Populaire d’Intervention Locale)

Entreprise Cousseau de Cerizay (Deux-Sèvres) : entreprise de confection employant très majoritairement des femmes. Une section CFDT s’y crée dans le cadre d’une grève pour les salaires en 1971 ; une nouvelle grève a lieu en juillet 73, une grève du rendement, contre les conditions de travail. Le patron licencie la déléguée syndicale CFDT qui est soutenue très majoritairement par les salariées. En août, les ouvrières décident de reprendre la production. Un meeting a lieu avec les LIP : à cette occasion, elles décident de prendre l’appellation de « Chemiserie PIL », en clin d’œil à la lutte des LIP.

Cette lutte va impliquer 95 ouvrières et 1 homme… La moyenne d’âge est de 25 ans. Cette lutte va devenir une lutte très emblématique dans la CFDT, dans la région, avec un soutien très large de la population, dont le mouvement des « Paysans-Travailleurs » (qui sera une des composantes à l’origine de la Confédération paysanne). Cette lutte posera la question des conditions de travail, des cadences infernales et de l’organisation du travail avec une hiérarchie toute puissante ; la reprise de la production permettra aux femmes engagées dans cette lutte de poser la question de « produire autrement ».

Des ouvrières jeunes, sans expérience militante, vont mener ce conflit et la reprise de la production, vont découvrir leur capacité à s’organiser collectivement et à dépasser leurs limites, qu’elles avaient intériorisées parce que « femmes ».

Leur détermination et le soutien populaire feront que la lutte sera victorieuse et la déléguée syndicale sera réintégrée. Bien sûr, l’expérience de reprise de la production est restée limitée dans le temps et a été d’abord un élément du rapport de forces, un moyen essentiel pour gagner. Mais à cette époque, cela a contribué comme LIP, a ouvrir le débat de façon assez large sur les questions « d’autogestion ».

La lutte de la CIP (Confection industrielle du Pas de Calais)

Une lutte contre une restructuration de l’entreprise et 200 licenciements qui va durer de 1975 à 1978.

En mai 75, face à cette annonce de 200 licenciements (sur 290 salariées), les ouvrières séquestrent la direction et s’engagent dans une lutte qui va durer 2 ans. L’entreprise se déclare en cessation d’activité en juillet 1975. Le 18 juillet, les ouvrières décident d’occuper l’usine et elles vont reprendre la fabrication. Les ouvrières de la CIP, quant à elle, remettent en route la production pour permettre le financement de leur action. Elles tiennent une Assemblée générale toutes les semaines pour discuter des problèmes et trouver des solutions. Elles créent un Comité de grève et des groupes de travail, élus par l’AG, pour s’occuper des problèmes financiers, de transports, d’entretien des locaux, de chauffage, etc...

En novembre 1975, un tour de France est organisé pour populariser leur lutte. De même, des meetings sont organisés dans l’entreprise et, le 21 février 1976, des milliers de travailleurs/travailleuses décident de faire « une marche sur la C.I.P. » par solidarité avec les ouvrières. Elles vont plus loin dans leur action en occupant les locaux de FR3 (avec les travailleurs des établissements Desombre) pour obtenir un reportage sur leur conflit et en réalisant une pièce de théâtre sur la C.I.P. Elles sont présentes aux côtés des LIP lors du Congrès confédéral de la CFDT à Annecy. Le 8 et 9 octobre 1976, une rencontre nationale sur les conflits de longue durée se déroule dans l’entreprise. Pendant deux ans, elles réussiront à tenir le conflit malgré de sérieuses difficultés. En 1977, l’usine est reprise par le groupe belge Velda. Les emplois sont majoritairement maintenus, les avantages acquis demeurent. Cette lutte a été victorieuse après 18 mois d’occupation.

Elles auront été 120 à être impliquées avec détermination dans l’occupation et la reprise de la production. Dans leur témoignage, elles se disent très motivées par l’exigence d’un droit au travail, qui est un élément décisif pour leur dignité et leur autonomie.

A ces rappels de luttes concomitentes à celle de Lip, je voudrais rajouter un témoignage d’une camarade des chèques postaux de Paris, en retraite depuis quelques années et qui racontait son expérience de syndicaliste à Paris Chèques ; lors de la grève générale en mai 68, alors que les femmes représentaient 90 % des employé-es ( 13 000 personnes à l’époque), c’étaient toujours des hommes qui parlaient dans les assemblées générales, c’étaient eux les leaders syndicaux, tous syndicats confondus. En 1974, une grève importante de plusieurs semaines, va avoir lieu dans l’ensemble de l’administration des PTT de l’époque (postes et télécommunications). Aux chèques postaux, cette fois, ce sont les femmes qui prendront la parole dans les assemblées générales quotidiennes. Après 68, le combat féministe a traversé l’ensemble de la société, y compris le monde du travail et le monde syndical et un certain nombre de militantes vont prendre conscience de leur place marginale dans le syndicalisme dans ces années-là.

Ces exemples montrent comment les choses vont commencer à bouger dans les années 70, en ce qui concerne la place des femmes dans les luttes sociales et dans le syndicalisme. Il faut se remémorer le contexte.

Le syndicalisme est encore très marqué par une vision très traditionnel de la place des femmes et celle des hommes dans la famille et la société en général ; c’est encore la vision traditionnel du chef de famille, le père, qui a la responsabilité de faire vivre sa famille en ayant un emploi, qui a l’autorité sur femme et enfants… A lui aussi d’être présent dans la « sphère publique », la vie politique, la vie syndicale et les responsabilités qui vont avec… Quand aux femmes, leur responsabilité « naturelle » est celle de prendre en charge la sphère domestique, les charges familiales, l’entretien des enfants et toutes les tâches ménagères. Cette vision marquée par la domination patriarcale n’envisage le travail féminin qu’en terme de salaire d’appoint ou une nécessité en attendant le mariage… C’est ce qui conduit à une tolérance sociale (qui perdure encore en partie aujourd’hui) sur les inégalités salariales entre femmes et hommes.

C’est dans la foulée du mouvement social de Mai 68 que va émerger ce qu’on va appeler la deuxième vague du féminisme (la première vague étant celle de la fin du 19e siècle/début du 20e siècle). Au départ, ce mouvement est d’abord porté par des intellectuelles mais il va s’élargir dans la société à travers deux questions. Des luttes syndicales dans lesquelles les femmes sont très présentes – comme Lip ou les luttes dont je viens de parler mais aussi, par exemple, celle des Nouvelles Galeries de Thionville en 1971 - ; et la lutte pour le droit à l’avortement dans laquelle les femmes de diverses conditions vont se reconnaître car cela les touche directement. La création du MLAC ( Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception) en avril 1973 va interpeller les organisations politiques de gauche et le mouvement syndical. La CFDT va y mandater une de ses responsables nationales, Jeannette Laot.

La CGT va rester en retrait même si les choses vont bouger progressivement en interne. Le journal féminin de la Cgt, « Antoinette », qui était très traditionnel va évoluer vers un journal beaucoup plus militant, influencé par le mouvement féministe, dans lequel l’aspect luttes de femmes va prendre le dessus sur l’aspect « rôle traditionnel » des femmes.

Des commissions femmes vont se constituer dans les syndicats, à la Cfdt comme à la Cgt, entrainant des discussions et des tensions parfois très vives dans ces organisations, comme d’ailleurs dans les partis politiques de gauche et d’extrême-gauche. Des groupes femmes d’entreprise vont se constituer et se coordonner. Des points de débat, parfois très tendus, dans les organisations vont porter sur la reconnaissance ou non de la domination patriarcale à côté/en plus de l’exploitation capitaliste, le reproche de « division de la classe ouvrière », la question de la non-mixité de ces commissions, le refus plus ou moins explicite de laisser les femmes prendre leur place dans les responsabilités syndicales…

Le mouvement féministe, divisé et traversé de nombreuses contradictions, va s’affaiblir après l’élection de François Mitterand en 1981. Il va en partie s’institutionnaliser (création d’un Ministère des droits des femmes, vote d’un certain nombre de lois…). Les groupes femmes de quartiers et d’entreprise vont disparaître, les commissions femmes syndicales aussi. Le magazine Antoinette va être liquidé par la direction de la CGT qui considérait qu’il avait acquis une autonomie politique insupportable…

Où en est-on aujourd’hui sur la place des femmes dans le monde du travail et dans le syndicalisme ?

Des acquis ont été obtenus grâce aux luttes des femmes et se sont concrétisés à travers différentes lois (avortement/contraception, violences, harcèlement, égalité salariale…) qui vont dans le sens de plus d’égalité entre femmes et hommes. Mais il nous faut constater que, malgré ces lois, des inégalités persistent dans le travail : 27 % d’écart salarial, 40 % d’écart dans les pensions, concentration des femmes dans seulement 12 filières professionnelles socialement et financièrement dévalorisés ; que les violences sexistes et sexuelles restent à un niveau élevé dans notre pays, que la place des femmes dans la vie politique est encore marginale et que les tâches ménagères et familiales reposent encore très majoritairement sur les femmes !

Le syndicalisme n’est pas en dehors de ces contradictions et les femmes sont loin d’avoir trouvé toute leur place dans le mouvement syndical, dans Solidaires y compris !

Les femmes adhérent aux syndicats, sans doute encore un peu moins que les hommes mais le véritable problème demeure leur sous-représentation dans les « postes de responsabilité » à l’intérieur des structures syndicales ou parmi les élu-es du personnel ou les mandaté-es. On peut aussi constater que la prise en charge revendicative des inégalités femmes/hommes dans le travail est rarement une priorité des syndicats, que les outils législatifs (même insuffisants car pas suffisamment contraignants) sont très peu utilisés.

Il reste donc bien du chemin à faire pour que les femmes salariées trouvent toute la place qui leur revient dans le syndicalisme : c’est pourtant un enjeu de transformation sociale décisif !

Pour conclure, il me semble qu’il y a bien un « fil rouge » entre la lutte des Lip (ses objectifs, ses points de force et ses contradictions) et le syndicalisme qu’on essaye de faire vivre dans Solidaires. Lip fait partie des luttes importantes qui ont marqué « l’imaginaire » syndical et militant de toute une génération. Mais on a vu que les questions soulevées par la lutte des Lip étaient présentes dans bien d’autres conflits dans la même période, que ce soit la question de la reprise de la production , celle de la conduite de la lutte ou celle de la place des femmes dans les luttes.

Pour Solidaires, ces questions ne sont pas dépassées ni d’un autre temps, elles restent profondément d’actualité et il nous semble qu’il y aune certaine urgence à les reprendre, en les éclairant du contexte actuel, de la crise « systémique » dans laquelle nous plonge le système capitalisme actuel et de la nécessité de porter des réponses alternatives aux politiques néo-libérales suivies par les gouvernements successifs !

24 avril 2014


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